Appréhender la complexité
nSuite à ma petite sortie sur l’entreprise 2.0, beaucoup de choses très instructives se sont déroulées. Qu’il me soit permis de remercier les abonnés du flux ainsi que les “Re-Twitters” qui m’ont permis de multiplier par 25 l’audience de ce modeste blog, notamment Anthony Poncier pour le RT initial, et Thierry de Baillon (dont je comprend la revendication druckerienne, pensant effectivement que les idées de ce grand monsieur de l’entreprise moderne ne sont pas assez diffusées, voir par exemple ici ou là, et que je remercie également de parler autant de moi en mal là aussi sur Twitter !).
Parlant de choses instructives, je pense avant tout aux différentes remarques sur les justifications théoriques de la collaboration, dont beaucoup se réfèrent à un papier de D.J. Snowden dans la HBR de Novembre 2007. Intéressé par ce qui se raconte au sujet de la complexité (sinon je n’en parlerai pas), je l’ai lu en même temps que d’autres travaux de lui traitant du même sujet, notamment ‘The landscape of management : creating the context for understanding social complexity‘ dans Emergence, Complexity & Organization. Ce dernier papier est très intéressant car il est le matériau de base de l’autre publication. L’impression donnée par la superposition de ces différents travaux est qu’il y a une perte qualitative nette entre la transposition depuis EC&O vers la HBR (perte due au changement de format et aux exigences de la HBR que je discute un peu plus loin), et que la version opérationnelle publiée dans la HBR laisse la place à des interprétations créant des contre-sens avec la pensée originelle.
1) Une approche de la complexité
Commençons par le papier ‘étendu’. L’objectif annoncé par D.J. Snowden est d’analyser comment la gestion des connaissances (KM) peut contribuer à l’amélioration de la compétitivité des entreprises européennes dans le contexte de l’économie de l’information. L’étude cherche à réaliser une double synthèse, à la fois des différents points de vue et approches en matière de KM, et également des approches stratégiques (qui par nature permettent de qualifier les déterminants de la compétitivité), et à l’inscrire dans le contexte actuel. La proposition formulée (et qui reste à ce stade une proposition) est que les deux déterminants de la compétitivité sont l’innovation et l’amélioration de la prise de décision. En termes de méthodologie, Snowden parle de l’importance encore plus grande de la réflexion théorique dans le champ du KM que dans les autres champs des sciences de gestion.
Quelques extraits du passage ‘Management fads and the importance of theory‘ :
‘Management fads are a part of the landscape of both business and government and it could be argued that a succession of fads in effect provides novelty and new perspective‘ [...] ‘However many of these “fads” are often over simplistic recipes put together in haste without thought or awareness of theory. There is also a strong tendency to claim universality for each new fad, driven by the business needs of consultancy firms and technology providers who evidence an almost evangelical zeal in their claims for the benefits of adopting the latest approach. In this they have been assisted by strong anti-intellectual tradition in management which seeks simplistic approaches based on clear and idealistic outcomes‘. [...] ‘Hopefully this article will encourage executives to avoid simple recipes or better still discourage them from the all to frequent anti-theory approach in which ‘academic” is considered a term of abuse‘.
Ayant posé simultanément les fondements de sa réflexion et sa perception de l’environnement, l’auteur propose une matrice en deux dimensions pour tenter de regrouper les différentes approches en termes de KM et positionner la ‘Social Complexity‘. Les deux dimensions ont un lien d’une part avec l’ordre, c’est-à-dire la possibilité ou non de découvrir les mécanismes à l’origine des relations de causes à effet observées dans l’environnement, et d’autre part avec la prise de décision, qui consiste à savoir si cette dernière se réalise sans ambiguïté (c’est-à-dire en suivant des règles) ou avec ambiguïté (suivant des schémas complexes appelés heuristiques). Cette matrice a pour vocation de rassembler les réflexions sur la prise de décision en environnement stable (ou ordonné) et instable. La matrice résultante est la suivante :

Quand on parle d’ontologie ou d’épistémologie, c’est de genre de choses que l’on parle, c’est-à-dire des réflexions qui permettent de positionner les problèmes pour ensuite les résoudre. L’auteur suggère qu’une évolution chronologique en importance s’est opérée en suivant ces quatre dimensions, et qu’il semblerait que le marqueur actuel (c’est-à-dire la situation la plus fréquente) soit la prise de décision en environnement instable, qui implique que la proportion relative de l’intervention humaine dans la résolution des problèmes augmente par rapport à celle de la machine ou du capital financier, et qu’il est donc nécessaire de comprendre les mécanismes de la ”complexité sociale” pour améliorer sa capacité à les résoudre.. Différentes caractéristiques de cette notion sont isolées dans la fin du papier :
- L’être humain prend des décisions fondées sur des schémas de réflexion (‘patterns‘), schémas qui s’appuient sur le vécu et la culture, et qui peuvent potentiellement être réducteurs ou dangereux en cas de changement dans l’environnement.
- L’être humain crée et entretient des identités multiples avec lesquelles il jongle (parent, ami, professionnel, etc.), rendant impossible l’idée d’appréhender les individus “un” à “un” dans une organisation.
- L’être humain cherche des explications et des causes la ou il n’y en a pas forcément (cas du chaos) ou parfois lorsqu’il n’a pas les moyens de comprendre (exemple des mythologies et des cosmogonies), et préfère souvent attribuer des explications incomplètes (voire fausses) plutôt que d’accepter une absence de sens.
- L’être humain a appris à structurer un ordre social.
De ces différentes observations, l’auteur introduit la notion de “complexité contextuelle”, c’est-à-dire la possibilité et l’obligation pour l’humain d’agir dans chacun de ces quadrants. L’idée sous-jacente est qu’il faut apprendre à appréhender des couples ontologie-épistémologie multiples, car l’environnement dans lequel évolue les organisations n’est pas systématiquement et complètement en mutation. Pour être plus clair et anticiper certains exemples qui seront donnés plus tard, le processus de relance des factures impayées dans une entreprise co-existe avec des processus de R&D, et n’implique pas a priori de besoins complexes (cette réflexion sur les processus mécanistes et artistiques n’est d’ailleurs pas nouvelle, voir ici). C’est alors de cette matrice que l’auteur va extraire son article publié dans la HBR.
2) Le framework opérationnel
Les publications dans la HBR sont soumises à un format éditorial qui ne permet pas de sauvegarder l’ensemble du message initial. On remarque notamment l’apparition du ‘leader’, figure très américaine qui aurait donc pour vocation de décider suivant un certain schéma en fonction de l’environnement. Si l’on passe rapidement sur les quelques exemples extrêmes qui ne servent pas forcément la démonstration (notamment dans l’encart ‘‘Understand Complexity‘, ou l’exemple de la gestion d’identités multiples est ‘a person can be a respected member of the community as well as a terrorist‘), on remarque également que l’idée d’appréhender dans le même espace-temps des tendances multiples a été largement phagocytée, ce qui est dommage.

Si l’on suppose par réduction que l’environnement qui nous intéresse est uniquement complexe, l’auteur promeut l’idée que les réponses aux problèmes seront obtenues par application d’un “méta-schéma” qui consiste à explorer, anticiper et réagir. Les préconisations concernent la création d’environnements et d’expériences propices à l’émergence des réponses, l’augmentation des interactions et de la communication et l’utilisation de méthodes de génération d’idées. Deux exemples d’émergence sont donnés dans le papier : le cas Apollo 13 et Youtube. Il est intéressant de noter dans le premier cas que la solution aux problèmes de la sonde est le fait d’experts présents dans un même espace-temps (‘A group of experts is put in a room‘), avec a priori peu d’idées en compétition à l’origine et un ensemble de solutions fonctionnelles possibles (c’est-à-dire des solutions validables par une expérience concrète, la réparation de la sonde, donc différentes du ‘no right answers‘) : la frontière entre l’environnement compliqué et complexe ne semble pas si étanche que l’auteur ne le suggère dans cet exemple.
3) Les remarques et interrogations
L’exploration de ces deux papiers fait à mon avis apparaître clairement un appauvrissement de contenu et une approche trop systématique (on pourrait peut-être même parler de trahison de l’auteur par rapport à sa propre pensée). Il serait notamment intéressant de savoir (dans le cadre de ces papiers) pourquoi la ‘Social Complexity‘ a disparu au profit du ‘Leader’s Job‘, ce que cela implique (les notions sont elles partiellement ou totalement substituables ?), et pourquoi l’appréhension de contextes multiples a disparu au profit d’une vision séquentielle systématique.
A partir de ce point, la question est de savoir comment est réalisée la jointure avec ‘l’entreprise 2.0′ et sa dimension collaborative, notamment la justification de l’utilisation des outils web 2.0/3.0/n.0 (car c’est de cela que l’on parle) et des usages associés, c’est-à-dire, pour formuler une question claire : “Est-on certain que l’environnement d’affaires des entreprises soit marqué par une complexité (telle que définie précédemment) dont la réponse la plus adaptée serait la conception et le déploiement d’outils et d’usages favorisant l’augmentation de la collaboration, ou peut-on envisager que cette approche soit partiellement inadéquate dans le sens ou elle introduirait d’une part des partis pris sur la nature de l’environnement (et donc des problèmes à résoudre), d’autre part des préjugés (par exemple sur les forces et faiblesses supposées de la hiérarchie, voir ici), et des biais dus a son domaine de provenance (à savoir le web) ?”.
Pour résumer, on constate que quand on gratte un peu derrière les prémisses (du KM pour le coup), on trouve bien des réflexions qui parlent d’ontologies et d’épistémologies, et qui se replacent dans un champ plus large (qui parle encore beaucoup trop de Taylor à mon goût, mais aussi de références plus récentes, notamment en lien avec les approches cognitives et psycho-sociologiques). Les paris sont maintenant ouverts : je pense à titre personnel que les entreprises qui seront les plus performantes (sur le plan de leur rapport à l’information) à l’horizon 2020 ne seront pas forcément celles qui auront implémenté la collaboration technologique, mais celles qui auront réussi à concevoir le nombre optimal de séquences les plus efficaces de récupération / traitement / stockage des informations dont elles ont besoin, en fonction du contexte des activités à réaliser, et à permettre les phénomènes bien connus d’apprentissage en simple et double boucle. Rien ne nous permet de conclure qu’arriver à faire échanger des collaborateurs via des média technologiques soit un gage de qualité de la résolution des problèmes, pour des raisons bien identifiées de coordination, de nature des problèmes à résoudre, de prégnance normale des activités courantes sur l’exploration, et d’effets pervers de l’apprentissage organisationnel.
Papiers cités
Snowden D.J., P. Stanbridge (2004), ‘The landscape of management : Creating the context for understanding social complexity’, ECO, 6(1-2), pp 140-148.
Snowden D.J., M.E. Boone (2007), ‘A Leader’s Framework for Decision Making’, HBR, 85(11), pp 69-76.











