May 4 2011

Je l’aurais appelé “Misère du travail” …

… Plutôt qu’Éloge du bien-être au travail, sans doute dans un élan beaucoup plus marketing et guerrier. Je profite de ce billet pour commenter rapidement l’excellent bouquin de Dominique Steiler, John Sadowsky et Loïck Roche, intitulé comme vous l’aurez compris Éloge du bien-être au travail, et vous inciter à sa lecture (très rapide, l’ouvrage faisant une petite centaine de pages).

“Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux : il faut d’abord répondre. Et s’il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu’un philosophe pour être estimable doive prêcher d’exemple, on saisit l’importance de cette réponse puisqu’elle va précéder le geste définitif.” C’est par cette citation d’Albert Camus extraite du Mythe de Sisyphe que s’ouvre cet ouvrage dont le but est d’exposer les ravages de certaines “méthodes” actuelles de management et de proposer l’expérience du “slow management” comme réponse au besoin grandissant de sens et de dignité qu’éprouvent les hommes et les femmes dans un certain nombre d’organisations.

Au delà de l’analyse fine du stress, du travail, et des nombreux exemples tirés de l’expérience, la force de l’ouvrage réside dans la mise en perspective philosophique de la souffrance au travail. Les références, qu’ils les partagent (comme Schopenhauer : “Celui qui se donne la mort voudrait vivre”) ou qu’ils les récusent explicitement (en les acceptant implicitement du fait de leur présence dans l’ouvrage, comme cette phrase d’Elsa Triolet : “Il n’y a pas de suicide, il n’y a que des meurtres”), donnent une dimension éclairante à ce phénomène.

Si l’on peut saluer l’intérêt de la démarche et la qualité de cette pierre à l’édifice, on peut néanmoins regretter la faiblesse relative de la préconisation de “slow management”, qui voudrait que le manager s’oblige à consacrer une partie de son temps à la valorisation de la communication et au bien-être de ses équipes. Introduire cette notion de management revient à l’opposer à une autre (qui serait donc le “fast management”, ou plus précisément un certain nombre des dérives actuelles du management classique), et élude la question du coût du travail, de son intérêt dans la réponse à nos besoins, et de la valeur réelle des “biens” produits par notre époque.

Ayant déjà évoqué cette idée (qui a beaucoup à voir avec la complexité supposée de notre monde, complexité dont je défends qu’elle existe parce que l’on veut bien qu’elle existe), il serait intéressant de poser sans détour la question de la croissance, du travail et de la fuite en avant. A structure de besoins stable, si l’on considère que le progrès est supposé nous émanciper du travail, alors il est évident que nous sommes “condamnés” à travailler moins. Le paradoxe de notre époque est de favoriser l’inverse, et d’avoir transformé ce travail, instrument de notre survie (en ce qu’il nous permet de satisfaire nos besoins), en instrument de mort. Il s’agit donc non plus d’une question de management, mais d’une question de société.

Et de finir en paraphrasant partiellement les auteurs : “Dans ces jeux du cirque modernes où le travailleur-gladiateur peut aller jusqu’à perdre sa vie pour la gagner, [...]“, le suicide théâtralisé (nous menant jusqu’à l’immolation) précède peut-être ce à quoi Moustique (joué par Antoine Basler dans le film Dobermann) invite pendant la planque du gang : “Y font chier, pourquoi ils vont pas flinguer les mecs qui leur pourrissent la vie ?”. Il est souhaitable que nous n’en arrivions pas à ce stade.

Chapitre 1 – Du suicide au bien-être