Où sont les nouvelles théories de l’organisation ?
Le fait qui devrait être le plus marquant pour tout étudiant en théorie des organisations serait de constater que la grande majorité des théories importantes dans le domaine et auxquelles nous faisons allusion quotidiennement ont été formulées entre 1880 et 1980. Ces théories sont classiquement regroupées entre :
- Approches mécanistes de l’organisation (Taylor, Ford, Fayol, Weber)
- Approches psychosociologiques (Herzberg, Mayo, Maslow)
- Approches contingentes (Woodward, Chandler, Lawrence et Lorsch)
- Approches pratiques de l’organisation (Mintzberg, Drucker)
- Approches sociologiques de l’organisation (Crozier et Friedberg)
- Approches économiques (Smith, Ricardo, Simon, Coase, Williamson, Galbraith)
- Approches cognitives (Cyert et March, Argyris Schön et Nonaka)
Les plus récentes d’entre elles (théories psycho-cognitives) peuvent être datées de 1995, soit préalablement à la croissance exponentielle des usages rendus possibles par la technologie (internet, téléphones portables) ou aux changements économiques et géopolitiques qui ont eu des conséquences fortes sur la vie des organisations. La question qui se pose est alors de savoir où sont les théories nouvelles de l’organisation qui permettraient d’expliquer la réalité de l’organisation de 2010 avec autant de clarté que les théories plus anciennes ont pu expliquer leur époque. Cette question soulève deux interrogations sous-jacentes : quels sont les problèmes liés à la théorisation dans le domaine de l’organisation d’une part, et quelles peuvent être les pistes et méthodes épistémologiques pouvant conduire à la conception de ces nouvelles théories d’autre part. Ces interrogations sont traitées partiellement dans le papier ‘Where are the new theories of organization ?‘ publié dans l’Academy of Management Review de ce mois.
1) Les défis actuels de la théorisation en organisation
D’après Suddaby, Hardy et Huy, il existe un consensus relatif sur l’explication a donner de l’absence de théorie actuelle des organisations. Cette explication tient en trois points :
- Historiquement, le champ de l’organisation ne dispose pas de théories propres et une majorité des recherches effectuées s’ancrent dans d’autres domaines (ingénierie, psychologie, sociologie, économie), important l’ensemble des ontologies et épistémologies de ces domaines (notamment la méthode hypothético-déductive des sciences dures ou la posture peu pragmatiques des sciences humaines et sociales). En ce sens, il est possible que les théoriciens de l’organisation, qui devraient évoluer dans le domaine de la gestion, se soient déconnectés des pratiques managériales et soient donc devenus incapables d’appréhender les sujets modernes (c’est-à-dire les sujets requérant du pragmatisme et une souplesse intellectuelle). Il est également possible de constater que les idées nouvelles en matière d’organisation proviennent plus souvent des entreprises elles-mêmes, de leurs conseils ou du journalisme spécialisé que des universités. Le premier frein a l’émergence de théories expliquant la complexité de l’organisation moderne est l’absence d’une ontologie propre et d’une épistémologie adaptée au sujet.
- Le deuxième frein tient précisément à l’augmentation de la complexité des organisations contemporaines. Ces dernières ont vu leur taille augmenter considérablement, de même que leur pouvoir de décision (certaines multinationales ont plus de pouvoir que des Etats), à tel point que l’on peut réellement parler d’émergence d’une personnalité bureaucratique (avec un degré plus fort que l’administration bureaucratique que décrit Weber), c’est-à-dire d’une entité avec ses objectifs propres, doté d’une capacité juridique et développant des comportements relativement nouveaux : carriérisme, attentisme institutionnel (on pourra peut-être parler de “désentrepreneuriat” ou d’organisation désentrepreneuriale), ou subordination au lieu de travail par exemple. Cette augmentation de la complexité crée des tensions, dualités, paradoxes et contradictions que l’adaptation (plus ou moins heureuse) des théories existantes n’arrive pas à appréhender ou expliquer. Certains auteurs suggèrent que la conception traditionnelle que nous avons de la science (la rationalité scientifique) n’est pas adaptée à l’analyse des organisations et qu’elle doit faire place à d’autre paradigmes, notamment ceux prônant une rationalité pragmatique. La science classique est donc un frein en ce qu’elle est :
- réductionniste par praticité et tendant à minimiser les facteurs d’expérience, essentiels à la compréhension des organisations.
- généralisatrice par méthode dans le sens ou elle tend à créer des cadres de compréhension (et donc des catégories), agissant de facto contre la contingence.
- atemporelle, faisant à de rares exceptions près allusion au temps autrement que comme une abstraction (notamment dans les études longitudinales).
- Enfin, le conservatisme académique ne peut plus être nié, qu’il se manifeste en workshop ou en conférence dans les université ou lors des processus de publication dans les revues académiques. Ce conservatisme tend à ramener toutes les tentatives d’émancipation intellectuelle aux cadres en vigueur, soit par adaptation et perte de sens (effectué par traduction, réutilisation, résumé et commentaire, on parle alors de domestication), soit par rejet (ignorance volontaire ou involontaire, ou dénigrement, on parle alors de neutralisation). Ce frein est amplifié par :
- le trop plein d’informations et l’incapacité relative que nous avons à traiter l’ensemble des sources qui pourraient nous être utiles à la construction de nouvelles théories, réduisant l’analyse aux articles les plus visibles et commentés des journaux académiques.
- l’absence de posture et/ou volonté radicale des paradigmes utilisés en théorie des organisations : les approches d’empilement ou de continuité relatives des théories, via des mécanismes hypothético-déductifs ou empiriques, semblent avoir donné l’ensemble de leurs possibilités.
- la bureaucratie académique, qui phagocyte les approches marginales bien que la nouveauté provienne toujours des marges.
- la difficulté à remettre en cause des théories ancrées depuis plusieurs décennies dans ce champ de recherche, et l’existence d’un effet pervers qui consiste à renforcer ces théories à chaque fois que l’on tente de les critiquer ou de les dépasser.
2) De nouvelles approches pour théoriser l’organisation
Les auteurs proposent alors une matrice synthétisant les différentes approches permettant selon eux une régénération théorique du champ de l’organisation, en considérant des méthodologies suivant deux axes : d’une part, considérer le traitement d’une seule littérature ou à l’inverse, l’intégration de plusieurs domaines de recherche, et d’autre part, théoriser a partir d’hypothèses initiales considérées comme vraies (‘taken-for-granted assumptions‘) ou à l’inverse, utiliser des modèles explicitement établis, c’est-à-dire des construits. Cette segmentation fait apparaître 7 pistes de progrès possibles pour surmonter les blocages présentés précédemment.

- La première approche (appelée problématisation) consiste, à l’intérieur des limites d’un champ théorique ou d’une littérature, à remettre en question les présupposés (ou hypothèses fondamentales), en :
- identifiant un domaine ou il est possible de se concentrer sur une hypothèse que l’on souhaite défier.
- articulant clairement les différentes hypothèses sous-tendant la théorie existante.
- identifiant les problèmes et limites générées par ces hypothèses.
- créant de nouvelles hypothèses et formulant des questions de recherche.
- partageant les hypothèses alternatives et recueillant les réactions.
- évaluant si les propositions effectuées sont de nature à générer de nouvelles théories pouvant être perçues comme intéressantes.
- Une autre voie s’appuyant toujours sur des hypothèses initiales mais impliquant des domaines divers consiste à combiner des épistémologies, c’est-à-dire les logiques sous-tendant la production de nouvelles connaissances considérées comme valables. Les auteurs identifient dans la littérature existante les logiques de recherche pure fondées sur des approches ontologiques et structurelles (c’est-à-dire cherchant à identifier l’essence des objets), les logiques inductives (liées à l’observation des phénomènes et l’interprétations de données factuelles), la logique de résolution de problèmes (voir par exemple à ce sujet Nickerson J.A., T.R. Zenger, ‘A Knowledge-Based Theory of the Firm – The Problem-Solving Perspective’) ou la logique d’émancipation (qui met en oeuvre des logiques de défis entre objets).
- Le bricolage métaphorique consiste à multiplier les tentatives de rencontres de concepts en explorant des champs qui n’ont a priori rien en commun, dans l’espoir de favoriser la créativité. L’exemple est donné de la culture (au sens large), la biologie, le génie civil, la religion, le théâtre, les marchés, la systémique et les systèmes divers, la pouvoir, les sciences exactes, etc. Le problème identifié est que le bricolage métaphorique n’est pas considéré comme très légitime par une partie des théoriciens de l’organisation.
- A l’inverse, la prise en compte de construction explicite permet d’autres approches comme par exemple la mise en contraste. Dans cette optique, les questions de recherche qui sont jugées trop vastes sont juxtaposées pour créer un décalage et éventuellement permettre une réponse. Les auteurs prennent l’exemple de la démarche de Coase (1937) qui, au lieu de poser la question “Pourquoi les organisations existent-elles ?” (‘Why is there an organization ?‘), a restreint son étude à la question de savoir pourquoi certaines activités sont organisées en entreprises plutôt qu’en marchés. Le contraste s’appuie fondamentalement sur la dynamique du “plutôt qu’en” (‘rather than‘).
- La rationalité pratique de Sandberg & Tsoukas suggère d’augmenter les capacités d’analyse de l’approche classique des sciences (qui sépare notamment l’objet d’étude et le chercheur) en étudiant la pratique et les praticiens dans ce qu’ils font, les outils qu’ils utilisent, leurs interactions avec les autres et leurs objectifs. Cette approche se donne pour but de saisir la logique de la pratique dans deux circonstances, afin d’intégrer la dimension humaine, les motivations, le contexte et la dynamique temporelle :
- d’une part dans les situations routinières,
- d’autre part dans les situations exceptionnelles où les praticiens utilisent des approches non-standard et remettent en cause la norme.
- La théorisation par induction descendante (‘Inductive top-down theorizing‘) consiste à considérer la littérature existante comme une source de données empiriques en elle-même, et à identifier les tensions, contradictions et oppositions existantes en agrégeant cette littérature et en la considérant comme un tout (ce que les auteurs appellent une représentation holistique de la littérature, ‘a holistic representation of the literature‘). L’exemple donné pour illustrer cette idée provient de travaux de Smith et Lewis sur la théorie des paradoxes, qui, après avoir analysé une série d’articles écrits sur le sujet, ont conclu à une absence de cohérence conceptuelle dans ce domaine, leur permettant par la même de refonder leur champ de recherche.
- Enfin, la dernière approche propose de réaliser quelque chose de similaire à la combinaison des épistémologies, mais au niveau des concepts explicités. Les auteurs suggèrent de mettre face à face des concepts qui n’ont a priori rien a voir afin d’en tirer des idées nouvelles. L’exemple donné consiste à réfléchir les organisations comme des prisons partielles, et d’utiliser les concepts issus des recherches sur le milieu carcéral (privation de liberté, incarcération, logique de contrôle) pour éclairer la théorie des organisations. Quatre sous-approches sont alors explicitées, avec l’idée qu’elles produiront beaucoup de déchets mais potentiellement, comme toutes les autres exposées précédemment, une théorie pour expliquer l’organisation moderne :
- s’intéresser aux différences existantes entre des domaines connexes (par exemple, en quoi le management est-il différent du leadership ?).
- mettre en lumière l’implication de concepts a priori opposés (comme par exemple analyser la résistance au changement organisationnel comme une forme d’acceptation du fait organisationnel).
- utiliser des raisonnements contraires aux croyances communes (comment les activistes peuvent aider ou fortifier les entreprises, et les consultants travailler contre elles ?).
- désaxer complètement le raisonnement en comparant ce qui n’est pas comparable en termes de nature ou de sens (organisations et esclavagisme).
Il peut paraître contre-intuitif de donner des méthodes de créativité pour encourager la régénération d’un champ théorique, mais il se pourrait que la théorie des organisations soit confrontée à un problème similaire rencontré par son objet dans le domaine de l’innovation : à un certain point, l’innovation incrémentale ne permet plus de répondre à ses besoins et il faut envisager la création de l’innovation de rupture, ou encourir le risque de la disqualification. Il est important que les théoriciens de l’épistémologie apportent ces éclairages, qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler d’autres types de contributions très similaire dans le fond sur l’idée d’une discipline de l’innovation (voir à ce sujet Drucker, P.F., ‘The Discipline of Innovation’)
Contribution
Suddaby, R., C. Hardy, Q.N. Huy, (2011), ‘Where are the new theories of organization ?’, Academy of Management Review, 36(2), pp 236-246.

